La tendance du moment vue par Cocotte : SCROLL, SPEED, REPEAT

Nous retrouvons régulièrement un article extrait de COCOTTE, la revue de tendances réalisée par l’agence Magazine & Fils à destination de ses clients. Cet article interroge notre rapport au temps. Au delà de l’inventaire de toutes les habitudes que nous avons si aisément prises pour remplir nos emplois du temps, il se demande s’il y’a encore un recoin de temps qui ne nous aurait pas été volé et si nous avons encore la volonté de fermer le robinet ? Mais remplir de quoi au final ? Plus on remplira le temps libre avec du vide plus nous pourrons y mettre du rien !  Nous réussirons juste à faire rentrer l’édredon du temps dans la valise de plus en plus petite de notre esprit. Morale de ce monde qui accélère tout : La nature à créé le temps pour qu’on le prenne et nous avons inventé la montre digitale pour mieux le perdre. 

Octobre 2026

Cet été, tout le monde n’a pas vraiment regardé la Coupe du monde ; certains se sont contentés des résumés. Foot, F1, podcasts, séries… on zappe les 90 minutes et on ne garde que les buts, les highlights et on met les épisodes en x2. On a transformé chaque contenu en concentré de dopamine, quitte à oublier ce que ça fait de rester vraiment jusqu’au coup de sifflet final. Y’a un résumé ? Cet été, la Coupe du monde était au programme. En bons Français, on a répondu présent, et soyons honnêtes, vous étiez sans doute parmi les plus de 20 millions de téléspectateurs devant le match France – Espagne. Mais avez-vous vraiment tenu les 90 minutes et regardé 100% le match, sans
consulter votre téléphone, sans avoir envie de faire autre chose à la mi-temps ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas seul. 90 minutes de va-et-vient où tout a l’air de se répéter, avec seulement quelques pics de dopamine de temps en temps. Vu comme ça, qui regarderait le foot ?
Ce n’est pas que le foot est devenu nul. C’est que 90 minutes ne rentrent plus dans nos codes. « Ces 90 minutes, je peux les utiliser pour faire autre chose », explique Lily-Sophie, 20 ans, à Europe 1. Elle préfère un résumé de cinq minutes dans le métro. « C’est comme si on avait vu plusieurs matchs en l’espace de 10–15 minutes. » On ne regarde pas le match complet mais que que les buts et les actions fortes, et ça nous va bien. Ce n’est pas propre au foot. La Formule 1 aussi prend ce virage, surtout chez les plus jeunes. Les audiences TV peuvent baisser sur certains Grands Prix, mais la F1 n’a jamais eu autant de fans, avec un nombre de supporters qui continue d’augmenter.
La différence, c’est comment ils la consomment.

En France, l’Arcom montre que 63% des 15–24 ans ne regardent pas seulement les matchs et les Grands Prix en direct, mais surtout des résumés, extraits et contenus sportifs sur les réseaux sociaux. À l’échelle globale, plusieurs études vont dans le même sens : les 18–24
ans sont bien plus nombreux à suivre des highlights qu’à s’asseoir pour un match complet.
On ne regarde pas le match complet mais que les buts et les actions fortes, et ça nous va bien.
Il n’y a pas que les grands événements sportifs qu’on résume. On résume tout. Les podcasts, les vidéos YouTube, même les shorts, Reels et TikTok se font accélérer. Pour eux, pas de vidéo highlight : on les met simplement en x2. Écouter en accéléré est devenu un réflexe. On consomme des interviews de 45 minutes en 20, des épisodes de podcast en lecture rapide, des vidéos en x2, juste pour gagner du temps. Le contenu reste le même, mais notre manière de l’absorber change : on ne cherche plus à se poser, écouter, analyser, on cherche à
optimiser. Ce qui était un hack est devenu une norme culturelle. Le silence entre les phrases disparaît, les respirations aussi, tout est compressé. On n’écoute plus une discussion, on télécharge de l’information. On ne se demande plus si on a envie de passer du temps avec un contenu, mais combien de temps on peut le réduire pour qu’il rentre dans notre journée et en consommer plus. C’est bientôt fini ?!
On n’est pas devenus impatients du jour au lendemain. Pendant des siècles, le divertissement demandait du temps. Un opéra, c’est trois heures. Une pièce de théâtre, deux heures minimum. Un roman, des semaines. On vivait à la vitesse de la page, de la scène, du mouvement  musical. Puis les formats ont commencé à rétrécir. Les blogs, les clips, les stories, chaque révolution technologique a produit des contenus plus courts, plus denses, plus immédiats. TikTok a été la dernière étape de cette compression. Deux minutes, puis une, puis trente secondes.
La vidéo n’est pas la seule impactée. La musique a changé aussi. Certains morceaux sont créés exclusivement pour les réseaux sociaux et ne sont écoutés qu’à travers leur couplet viral. On ne connaît plus la chanson, on connaît le moment qui tourne partout. Des artistes pensent leurs titres comme des sons de 15 secondes : une intro qui accroche tout de suite, un passage qui s’isole parfaitement en Reel ou en TikTok. La musique n’est plus seulement faite pour être écoutée du début à la fin, elle est designée pour être découpée, recyclée, repartagée en boucle.
Doja Cat, avec « Say So », a explosé parce qu’une danse TikTok est devenue virale, au point d’être intégrée officiellement dans le clip et dans ses performances. La chanson est devenue un format, un son prêt à l’emploi pour les plateformes, avant d’être un morceau qu’on écoute vraiment en entier. 
À force d’être bombardés de contenus courts, de notifications et de vidéos qui s’enchaînent sans pause, on a fini par se surstimuler. Notre cerveau s’est adapté, recalibré sur ces nouveaux comportements. À chaque scroll, une micro-dose de dopamine, une nouvelle information, puis une autre, et encore une autre, sans fin. Le silence est lui devenu inconfortable, presque insupportable. Quand il n’y a plus rien sur l’écran, on ne se repose pas, on cherche quelque chose pour s’occuper. Alors pour la peine : donnez-nous du bruit !
Soyons honnêtes : des fois on ne fait pas que regarder la télé mais on fait aussi autre chose en même temps ? On ne binge plus vraiment une série, on la laisse tourner pendant qu’on scrolle, qu’on répond à des messages, qu’on va voir ce que notre ennemi juré vient de poster sur Insta. Et ce visionnage distrait est devenu une norme culturelle. Les plateformes savent très bien que nous regardons à moitié, et
certaines, comme Netflix, ne cherchent même plus à nous en sortir : elles nous incitent même à continuer et produisent des contenus pensés pour être suivis en fond sonore. Ça s’appelle le casual viewing ou le Second Screen Viewing. Des scénaristes racontent qu’on leur demande de rendre les scènes « assez deuxième écran », avec des dialogues qui redisent ce qui se passe, des voix off qui explique l’intrigue, histoire que ceux qui ont la série en fond puissent suivre sans lever les yeux toutes les dix secondes. Des séries conçues pour rester en fond pendant qu’on scrolle et consulte ses notifications, plutôt que pour capter toute notre attention. Ce sont les séries qu’on lance quand on fait la vaisselle, quand on écrit des messages, pendant qu’on scrolle, pendant qu’on fait autre chose, pendant qu’on ne fait rien de précis. Elles comblent les trous, les silences, les moments où autrefois on ne faisait rien du tout.
Donnez-nous du bruit !
Dites-moi que c’est la fin SVP !!! On avait prévu autre chose pour 2026. On allait se déconnecter, retourner à l’analogique, ressortir les  appareils photo argentiques et vivre dans le réel. À la place, on a eu plus de filtres sur Instagram, en story ou en post carousel. On a
acheté l’esthétique de notre bonne résolution. Se déconnecter est devenu un luxe. Et comme tous les luxes, il est inégalement distribué. Mais admettons qu’on veuille quand même essayer, et qu’on y arrive. Que serions-nous capables de faire ? Qu’avons-nous oublié ? Vous vous souvenez avec qui vous étiez dans le bus ce matin ? Arrivez-vous encore à conduire sans Waze ? Avez-vous la confiance suffisante pour d’aller parler à quelqu’un dans un bar, ou votre seule option c’est une application de rencontres ? Pour votre santé mentale : vous appelez un psy, ou vous ouvrez ChatGPT ? On s’interroge aussi sur notre relation au temps lui-même. Quand est-ce que c’était la dernière fois que vous étiez vraiment tranquille ? Pas en train de scroller discrètement. Pas en multitâche. Juste présent comme lors d’une longue discussion avec quelqu’un qu’on aime par exemple. Sans rien produire. Sans rien documenter. Un moment qui n’appartient qu’à vous où vous n’êtes concentré que sur une tache, sans interruption, pendant plus de 15 minutes. On ne va pas tous aller vivre sur une île pour échapper à la tentation. Mais on peut décider, de temps en temps, de ne pas tout résumer. De ne pas tout accélérer. Rester pour les 90 minutes complètes d’un match en direct et les émotions qui vont avec. Garder une conversation sans la transformer en extrait. Accepter qu’un moment soit lent, qu’il ne soit pas optimisé, qu’il ne soit pas posté. C’est peut-être ça, le vrai luxe aujourd’hui : du temps qui n’est pas un contenu.

Merci à l’équipe de l’agence Magazine & Fils dont vous pourrez retrouver d’autres articles Pour lire tous les numéros de Cocotte