Tendances : KIDS HATERS

Chaque trimestre, nous retrouvons en avant première un article extrait du prochain n° de COCOTTE, la revue de tendances réalisée par l’agence Magazine&Fils. Dans le numéro à paraitre fin juin, nous avons aimé l’article consacré à la tendance « No kids » que nous proposons de lire. S’agit-il d’un nouvel avatar de discrimination positive ? Une nouvelle invention des marketeux pour segmenter de plus en plus précisément leurs audiences ? ou tout simplement la conséquence de renoncements successifs depuis plusieurs décennies ? Le phénomène est en tous cas bien réel à tel point qu’une institution comme la SNCF emboite le pas . Merci à l’équipe de l’agence Magazine & Fils dont vous pourrez retrouver d’autres articles extraits du numéro 9 de Cocotte à sortir prochainement. 

Juin 2026

« Faites des gosses » mais gardez-les chez vous. En 2026, les enfants sont devenus le bruit de fond qu’on ne supporte plus entendre. Dans les restaurants, les trains, les mariages… On redessine silencieusement la carte des lieux où ils ne sont plus les bienvenus.

Vous êtes au restaurant, un samedi soir. La salle est belle, les verres brillent, quelqu’un commande un dessert. Et au fond, à gauche, un enfant de 4 ans fait tomber sa fourchette. Puis la fait tomber encore. Puis rit. Fort. Puis crie. Très fort. Rien qu’en lisant cela vous avez envie de souffler ou vous êtes déjà un peu agacé. Mais je vous rassure dans la salle la mère rougit, le père se raidit. Et tout le monde
pense la même chose : « Pourquoi ils l’ont amené ? »
Bienvenue en 2026, où un enfant qui fait du bruit dans un lieu public est devenu l’équivalent sonore d’un marteau-piqueur un dimanche matin. On ne l’interdit pas encore partout. Mais on y travaille.

L’agacement national.
Parce qu’en réalité, ce petit resto du samedi soir n’est pas un cas isolé. C’est la version miniature d’un agacement beaucoup plus large. Un agacement qui se retrouve dans les sondages, les trains, les avions, les hôtels, les mariages… Ce que vous ressentez à cette table, des millions de personnes le ressentent ailleurs, au point de vouloir redessiner les lieux de vie pour ne plus croiser d’enfants du tout. Les chiffres le confirment. Ce que vous ressentez face au petit de 4 ans qui fait tomber sa fourchette, ce n’est pas exceptionnel, c’est presque la norme : 76% des Français se déclarent « plus agacés que compréhensifs » face à des enfants agités dans les espaces publics. On ne dit plus « il est fatigué », on dit « ils ne savent pas l’élever ». 84% estiment d’ailleurs que les parents laissent trop souvent leurs enfants perturber la tranquillité d’autrui. Et 75% pensent que les enfants sont tout simplement « moins bien élevés qu’avant ». Le verdict est sans appel : plus de la moitié des Français (54%) sont favorables au développement de lieux spécifiquement réservés aux adultes. Des bulles sans cris, sans poussettes, sans compotes renversées. Mais le plus surprenant, ce n’est pas l’idée en soi, c’est qui la réclame. Ce ne sont pas les vieux ronchons qu’on imagine râler au comptoir. Ce sont 65% des 25-34 ans, la génération qui a justement le plus d’enfants en bas âge, qui y est la plus favorable. Les seniors, eux, s’y opposent à 53%. Ceux qui sont en âge de faire des enfants sont aussi ceux qui veulent le plus s’en préserver. Tandis que ceux qui ont déjà survécu aux pleurs
nocturnes et aux ados en révolte, ceux qui ont le plus mérité un peu de silence sont paradoxalement ceux qui défendent les petits haut-parleurs sur pattes.
Bienvenue en 2026, où un enfant qui fait du bruit dans un lieu public est devenu l’équivalent sonore d’un marteau-piqueur un dimanche matin.

Le nouveau tri sélectif
Depuis janvier 2026, la SNCF propose sa nouvelle classe « Optimum » : un wagon en bout de rame, calme, confortable et interdit aux enfants de moins de 12 ans. Jean Castex, PDG de la SNCF, a beau rappeler qu’une offre similaire existait depuis 2017 avec les espaces « Business Première », mais là, la polémique a explosé. Et pour cause : cette fois, c’est écrit noir sur blanc dans les conditions de vente. L’exclusion est devenue officielle. Mais la SNCF n’est qu’une tesselle d’une grande mosaïque. Le phénomène « no kids » se développe partout. Des compagnies aériennes d’abord : Scoot et AirAsia proposent des zones sans enfants depuis 2013, Corendon Airlines est devenue la première compagnie européenne à offrir un espace « Only Adult » en 2023, moyennant 45 euros de supplément. Des hôtels ensuite : en 2023, près de 1 600 établissements dans le monde se revendiquaient « adult only », soit deux fois plus qu’en 2016. Et les réservations de séjours sans enfants affichent une croissance de 15% par an depuis le COVID. Des restaurants aussi : pas d’interdiction officielle en France, mais de plus en plus de refus à peine masqués. Et même des mariages : environ un tiers des couples optent désormais pour des cérémonies sans enfants, une tendance que les professionnels du secteur confirment unanimement. Le sociologue Sylvain Wagnon, de l’Université de Montpellier, nomme le phénomène : « ségrégation générationnelle ». Une société qui compartimente ses classes d’âge et qui refuse de mélanger les générations dans l’espace public. La pédopsychiatre Laelia Benoit de l’université de Yale va plus loin et parle d’«infantisme » : une discrimination ordinaire envers les enfants, banalisée, rarement questionnée, qui les écarte de certains espaces ou refuse de reconnaître leur droit à être pleinement considérés. Et c’est précisément ce que la Convention relative aux droits de l’enfant de 1989, dans ses articles 2 et 31, interdit : toute discrimination et toute restriction de la participation des enfants à la vie culturelle et aux loisirs. En avril 2024, la sénatrice Laurence Rossignol a déposé une proposition de loi pour « reconnaître la minorité comme un facteur de discrimination ». Et on rappelle au passage que le Code pénal français, dans son article 225-1, considère déjà que toute distinction opérée en raison de l’âge constitue une discrimination, passible de 5 ans de prison et 75 000 euros d’amende. On trie. On compartimente. On sépare. Comme nos poubelles : le verre dans le vert, le carton dans le jaune, les épluchures dans le compost. Vous connaissez les gestes, vous les faites sans même y penser. On a mis quinze ans à vous apprendre à trier vos déchets, à classer chaque objet dans la bonne couleur pour sauver la planète. Très bien pour les océans. Un peu plus étrange quand on commence à faire pareil avec les enfants. À force de vouloir un monde propre, silencieux et paisible, on finit par traiter les enfants comme des nuisances à évacuer : « pas ici», « pas maintenant », « pas avec nous ». Car le vivre ensemble c’est bien, mais ensemble entre nous, c’est quand même mieux.

« L’enfant » une espèce en voie de disparition ?
En 2025, la France a enregistré 643 773 naissances, le chiffre le plus bas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pour la première fois depuis 80 ans, le solde naturel est devenu négatif : il y a eu plus de morts que de naissances. L’indice de fécondité est tombé à 1,56 enfant par femme, du jamais-vu depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Depuis 2010, les naissances ont chuté de 24%. Ce n’est pas près de s’arrêter : dans les prochaines décennies, la France va ressembler de plus en plus à un pays de vieux, avec beaucoup plus de seniors que de jeunes. D’ici le milieu du siècle, il y aura tellement de personnes âgées que la fameuse pyramide des âges ne sera plus une pyramide, mais un champignon : la base (les jeunes) se rétrécit pendant que le haut (les plus de 60–70 ans) se gonfle de manière ahurissante. En même temps imaginez cela : vous êtes en couple et vous vivez dans un appartement. Vous hésitez à avoir un enfant. Pour cela, vous pesez le pour et le contre. Vous avez cette voix dans votre tête, cette envie viscérale de faire un enfant. Pour fonder une famille, ne pas mourir seul, avoir quelqu’un à chérir… qu’est ce qui pourrais vous empêcher d’en faire un ? Et bien… votre loyer est cher. Les couches et les vivres sont aussi cher. Les crèches sont pleines. Le réchauffement climatique est anxiogène. Parlons pas des guerres… et là, la question fatidique Voulez-vous toujours un bébé dans ce contexte ? Et pour ceux qui, malgré tout, ont dit oui, les problèmes ne s’arrêtent pas là. Voilà ce que vivent les parents en 2025. Selon une enquête IFOP réalisée pour WaterWipes, 74% des parents ressentent du stress lors de leurs sorties avec leurs enfants. Le restaurant arrive en tête des lieux les plus angoissants, suivi des musées et cinémas, des trains et des transports en commun. Ce qui les stresse ? L’imprévisibilité de leurs enfants, la logistique, mais surtout, le manque de lieux adaptés. Et puis il y a le regard. 30% des parents disent se sentir jugés dans l’espace public. Ce chiffre monte à 35% chez les mères, contre 22% chez les pères. En Îlede-France, c’est encore pire : 84% des personnes sans enfants estiment que les enfants ne sont pas les bienvenus dans l’espace public. 
30% des parents disent se sentir jugés dans l’espace public. Résultat ? 46% des parents renoncent tout simplement à certaines sorties. Pas parce que c’est trop compliqué. Pas parce que les enfants ne veulent pas. Mais parce que la société leur envoie un message limpide : « restez chez vous avec vos gosses ».
Et si, finalement, le vrai sujet n’était pas « acceptons-nous les enfants ? », mais «avec qui et comment a‑t‑on encore envie de vivre ? ». On pleure la dénatalité dans les ministères, on lance des plans de « réarmement démographique », on s’inquiète du vieillissement. Et en parallèle, on crée des wagons sans enfants, on regarde de travers les parents qui osent sortir, on juge qu’ils éduquent mal, on envoie des messages subtils mais clairs : « vous nous dérangez avec votre bruit ». Alors, pendant ce temps, les enfants disparaissent doucement du paysage. Leur présence s’estompe, tout comme leur visibilité. Moins tolérés dehors, plus confinés dedans. Ils deviennent une affaire privée, presque intime, là où ils étaient autrefois une pièce essentielle de la société. Dans quelques années, on regardera peut‑être des photos de terrasses, de mariages, de places publiques en se disant : « Avant, il y avait des enfants partout ». On parlera d’eux comme d’une espèce protégée qu’on ne croise plus ou peu. Un jour, on se réveillera avec des parcs tranquilles, des wagons silencieux, des restos parfaitement calmes. Et on se rendra compte qu’il manque quelque chose. Pas un bruit, pas un cri, pas une fourchette qui tombe. Et, c’est peut-être ça le bruit le plus dérangeant : celui qu’on n’entend plus.

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